Bienvenue à tout.e.s,

Nous sommes des étudiant.e.s en première année de formation au sein du Master Etudes culturelles sur le Campus Lettres et Sciences Humaines, à Nancy. Durant ce semestre, notre projet universitaire consiste à imaginer et à élaborer un événement littéraire exclusivement en ligne qui a pour thème central, la nouvelle. 

L’objectif de ce projet s’axe sur la valorisation et la mise en avant de la pratique de la nouvelle, sous différents aspects, en vous partageant des contenus variés. A travers cette démarche, il s’agit de vous faire découvrir l’univers qui caractérise ce genre littéraire encore peu reconnu aujourd’hui.

Sur notre site web vous pourrez retrouver les différents travaux réalisés par trois groupes étudiant.e.s du Master Etudes culturelles. Des nouvelles rédigées par le groupe des écrivains, des lectures de nouvelles étudiantes et professionnelles mises en voix par le groupe des lecteurs, ainsi que des dossiers de recherches qui proposent des analyses approfondies sur la nouvelle. 

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A bientôt ! 

L’équipe du Master 1 Etudes culturelles

Fééries au fond d’une bouteille, Aurore Montet

Sur l’autoroute déserte qui nous menait tout droit vers l’océan, on allait bon train, le cœur léger, lorsque  dans le sillage d’un camion, soudain, on s’est retrouvé au beau milieu de nuage de plumes. Une  protestation rugissante et énervée de la Firebird, une explosion de métal et de débris, et elle avait disparu. 

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Mort pour la France, Sophie Wieczerok

Je marchais avec mon épouse Clémence. Nous avions tous les deux la tête baissée et les mains  ligotées dans notre dos. Proche d’elle, je pouvais sentir sa respiration saccadée qui m’indiquait à quel  point elle paniquait. Personnellement, je gardais mon sang-froid. J’assumais pleinement les  conséquences de mes actes. Je ne regrettais rien puisque tout ce que j’avais pu entreprendre était  uniquement pour libérer mon pays de l’envahisseur. Mes yeux se relevaient sur l’uniforme de l’officier  le plus haut gradé qui était devant nous. Sur sa plaque, on pouvait clairement voir le symbole du  Troisième Reich que tous les soldats avaient revêtus si fièrement. Les « boches », comme on les  appelait dans notre coin, nous conduisaient vers la gare où nous devions attendre d’être ensuite  envoyés vers un camp de transfert pour plus tard être expédiés tel du bétail dans un camp bien plus  grand comme Dachau. Notre crime fut d’avoir caché une famille juive dans notre appartement et de  les avoir aidés à passer la frontière Suisse. C’était notre sale collabo de voisin qui nous avait dénoncé  auprès de la Gestapo. Malheureusement, de nos jours, on ne pouvait se fier à personne.  

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L’entropie, Valentin Choquet

Ma dernière tasse de chocolat refroidissait, tandis qu’un serveur s’affairait entre les rares clients de son établissement. Un café tranquille dans une cité agitée et bruyante, écrasée par les pas de centaines de milliers de personnes que je ne connaissais pas, et qui s’empressaient de jeter leur énergie dans des buts vides sens. 

Ils s’entassaient dans des trains à vapeur « pour le bien de la nation », s’usaient « pour le bien de la nation » et renonçaient à toutes formes d’épanouissement « pour le bien de la nation ». Vous l’aurez compris, la population faisait beaucoup de chose « pour le bien de la nation ».  La littérature et les arts étaient désormais déclassés, obscurcis par la même fumée de charbon qui masquait parfois le ciel. J’étais autrefois un poète réputé, aujourd’hui j’enseignais vainement la langue pour une misère, à une génération qui disparaîtrait sûrement dans le Four. Le Four contenait le Feu, l’énergie même qui maintenait l’activité énergétique de la ville, dévorant continuellement le combustible. 

 Le feu était terrifiant, il a mit à terre les plus défiants. Plus avide que tous les Hommes, le feu vide, le feu fait reculer la vie de toute la faune et de toutes les cités. Sans distinction, sans discuter. Ce projet, qui avait propulsé le pays comme le plus avancé, n’a fait qu’aggraver la fracture de ses habitants. Comme si, petit à petit, des tumeurs se multipliaient au sein d’une nation puissante mais paradoxalement morcelée.  

Mais revenons-en à l’essentiel. Le plus important, mon centre d’intérêt premier pendant cette minute précise. Il s’agissait bien sûr, de ma dernière tasse de chocolat qui n’allait pas en se réchauffant. Elle reposait, indifférente, semblant se moquer de ma personne avec une ironie de plus en plus froide.  

Depuis des mois, la folie murmurait à mon oreille. Ou bien j’avais réalisé que la folie murmurait à mille oreilles et que j’étais seul sourd. J’avais réalisé que la folle histoire de l’Homme se muraient dans un mur de mépris, refusant de mûrir, bercée par la course de l’argent, la course du pouvoir, la course du progrès. La course des centaines de milliers de pas qui se battaient, s’insultaient, pour le pouvoir de mille minorités et de mille majorités. Des combats fleurissaient sur le sol, plongeant leurs radicelles dans la haine de l’autre. L’autre était incapable de comprendre, l’autre méritait le mépris. Mais moi je savais. Je savais que seule l’éducation savait, sait et saurait démêler ce nœud profondément enraciné sous ces pavés. Elle s’attaquerait à ces mauvaises herbes absurdes et monstrueuses, fleurissant dans un jardin tout aussi absurde et monstrueux. Etais-je devenu le grain de sable dans l’engrenage ? Ou bien étais-je encore le seul rouage fonctionnel enseveli sous la dune du plus hostile des désert ? 

Si le climat ambiant pouvait avoir un effet sur ma tasse, nul doute que mon chocolat serait en train de bouillir. Mais aux dernières nouvelle, le lait n’était pas réceptif aux humeurs ; et j’aurais sûrement dû le finir il y a bien dix minutes. A la place, il me rappelait que nous serions un jour tous froid, en me susurrant à défaut d’être siroté, que nous gaspillions peut-être bien vainement notre chaleur. 

Coeurs Perdus en Atlantide, Stephen King, par Rémy Mentrel

 Il est toujours complexe d’invoquer le « Maître de l’horreur ». En quarante-cinq ans de car rière, les thèses, essais et articles à son sujet inondent. Il faut dire que l’auteur a touché à quasiment  tous les genres littéraires : de la science-fiction au policier en passant par la fantasy, sans oublier le  doux genre qui lui vaut son surnom. Il aura pris plaisir à se travestir en un certain Richard Bach man, transformant quelque peu sa plume pour l’occasion. Mais il a surtout abreuvé la culture popu laire de son imaginaire. Les mots auront rapidement quitté les pages pour rejoindre les bobines de  pellicules et autres planches de bande dessinée. L’horreur, quant à elle, a gagné les souvenirs des  spectateurs terrorisés. Si la culture populaire aura conservé cette image d’un écrivain horrifique, il  est faux de penser que c’est l’unique amour de Stephen King.  

 L’horreur reste sûrement le genre fétiche de l’auteur. Mais il aura aisément rejoint à  quelques reprises un certain réalisme : que ce soit en roman avec Dolores Claiborne, le récit d’une  « vieille garce », comme elle se définit ironiquement, qui se débat dans un monde patriarcale apa thique ; ou en nouvelle, avec Différentes saisons, la toute première incursion de l’auteur dans un  réalisme littéraire.  

C’est en 1999 qu’apparaît une anomalie dans la galaxie d’œuvres créées par King : Cœurs Perdus  en Atlantide. L’œuvre est un recueil de nouvelles chorales réalistes aux très légères incursions fan tastiques. Le septième recueil de l’auteur mélange les thèmes : des sixties, des éléments de la vie  personnelle de King et un rapport assez étroit avec l’utopie. Une utopie que l’on retrouve dans le  titre du récit Cœurs Perdus en Atlantide. L’Atlantide, c’est les années 60 ; et les « cœurs perdus »  sont l’égarement et la perdition progressive des vies qui jamais ne rejoindront l’utopie Atlantide rê vée par Platon. Le recueil est composé de deux novella et trois nouvelles, chacune amorcée par la  date du récit et s’étalant de 1960 à 1999, le tout organisé de manière chronologie. Une structure qui  nous présentera d’abord l’utopie manquée des années 60, avant de s’attaquer à la mélancolie des  protagonistes quant à la période, des années plus tard.  

 Tout commence en 1998. Alors sur l’écriture de son roman Sac d’os, Stephen King écrit  Chasse-cœurs en Atlantide. La novella, trop longue pour une publication unique, et trop courte pour  un roman, fera naître chez lui l’idée d’un recueil sur les années 60.  

Quasiment tous les recueils de nouvelles possèdent un fil rouge, une thématique qui traverse toutes  les nouvelles ; à la manière de Danse Macabre, premier recueil de l’auteur qui met en avant l’envie  de vie et / ou de mort des protagonistes. Ici, tous les thèmes de Cœurs perdus en Atlantide se re trouvent dans cette nouvelle : Chasse-cœurs en Atlantide. Deuxième nouvelle du recueil, elle nous  raconte l’histoire d’un groupe d’étudiants perdus, en 1966, entre les manifestations anti-guerre du  Viêtnam et l’envoi au front face à des notes trop faibles. Des étudiants qui, en présence de cette  importante pression, décident de passer tout leur temps à jouer à un jeu de cartes : le chasse-cœurs.  Ce groupe d’étudiants ressemble beaucoup à la vie de King lors de cette même période. Durant la  fin des années 60 et le début des années 70, il sera lui aussi un de ces étudiants. C’est une des périodes sombres de l’auteur, il essaye d’être publié pour de nombreux écrits qui seront très souvent  rejetés par les éditeurs. De ces refus en sortira une période de dépression nourrie par un alcoolisme  fervent. De plus, il aura voté aux présidentielles de 1968 pour Richard Nixon, à cause de sa pro messe – non tenue – d’arrêter la guerre après son élection. Une désillusion qui va excessivement marquer Stephen King comme beaucoup d’américains, d’autant plus avec le scandale du Watergate  quelques années plus tard en 1974. Depuis, l’auteur n’aurait cessé de soutenir les démocrates jus qu’à aujourd’hui.  

Le Maître nous présente également ici l’hétérotopie de ces étudiants. Le concept forgé par Michel  Foucault montre comment des lieux tout à fait réels et physiques peuvent par l’imaginaire devenir  des utopies. C’est le cas de cette jeunesse perdue, qui profite de la grande salle de l’internat, comme  d’une échappatoire face à un monde bien trop complexe. La fuite se joue ici dans la facilité du jeu  de cartes, ou, comme l’indique le terme « jeu de société », les étudiants font société, là où, eux, ne  trouvent pas leur place dans la société du dehors, bien réelle. Ce concept d’hétérotopie, la recherche  d’un espace intérieur bénéfique va traverser quelques nouvelles dans le recueil. Mais toujours elles  seront la preuve d’actes manqués. Ici, c’est le refus de participer à ces manifestations ou plutôt le  manque d’envie, qui va marquer la mélancolie à venir quant à cette période.  

 C’est notamment le cas de la première novella : Crapules de bas étage en manteau jaune. Le  récit se déroule en 1960, il est l’entrée pour le lecteur dans le recueil, et, à ce titre, il impose avec  cette date l’idée d’un ouvrage porté sur les sixties. L’histoire est celle du quotidien de Bobby Gar field, jeune garçon de onze ans. Un quotidien traversé par la mort de son père qu’il n’aura quasi ment pas connu, une mère bien peu aimante et présente, et la rencontre presque adolescente du  monde des adultes, sa violence physique et psychologique. Le quotidien de Bobby est finalement  très proche, là encore, de celui de Stephen King dans sa jeunesse. A l’âge de deux ans, le père de  Stephen King quitte le foyer familial sans jamais réapparaître, sa mère doit dès lors jongler entre ses  deux enfants, son travail et sa vie personnelle. Comme pour le jeune Garfield, King rencontre la ru desse du monde très tôt, avec la mort d’un ami d’enfance écrasé par un train sous ses yeux. Les  deux jeunes garçons possèdent tout de même un point commun plus positif, dans la lecture, tous  deux sont très tôt des grands amateurs de littérature.  

Une littérature qui, pour le jeune Bobby, sera là encore une hétérotopie. L’échappatoire rêvée et très  reconnue de l’art, malgré tout, là où le rêve aura été réalisé pour King, l’hétérotopie devenant la carrière à succès qu’on lui connaît. Pour Bobby, la trajectoire sera toute autre, entre troubles avec la  police et placement en maison de correction. Une preuve, s’il en est, que dès la première nouvelle,  cette recherche constante de l’échappatoire ne pourra pas permettre une réinsertion normale dans le  monde. Dès lors, la mélancolie va traverser les nouvelles.  

 La troisième nouvelle : Willie l’aveugle, nous conte l’histoire de Willie Sherman, vétéran du  Viêtnam qui passe ses journées à se travestir en mendiant aveugle. Un moyen pour lui d’expier les  fautes commises en Asie mais aussi dans sa jeunesse. Une rédemption autoproclamée, qui jamais ne  trouvera sa fin, le personnage reste toujours rongé par les remords, que les regards empathiques des  individus sur le mendiant ne sauront faire disparaître. Le personnage de Willie est une des apothéoses de la mélancolie, se demandant comment il a pu commettre des massacres au Viêtnam (petit rappel au lecteur des atrocités de My Lai et bien d’autres…) et avec quelle violence il a pu – bien  avant la guerre – blesser une jeune fille. Willie est un atrabilaire, la bile noire d’Hippocrate le noie,  chose que le masque de l’aveugle ne saurait faire disparaître.  

C’est un tournant dans le recueil. Willie l’aveugle est la première nouvelle qui quitte le paysage des  sixties pour rejoindre les années 80, précisément 1983. La bile noire de Willie va alors devenir le  marqueur de la montée des eaux sur l’Atlantide, que symbolise le titre. L’Atlantide, cette utopie que  représentaient les années 60, n’a pas eu lieu, les eaux ont surgi et désormais, tout comme les sixties,  la cité perdue se terre dans les fonds marins. A partir de cette nouvelle, les hétérotopies s’échappent  pour devenir des espaces de refoulement et de spleen.  

Pourquoi nous étions au Viêt Nam, la quatrième nouvelle du recueil possède beaucoup de  points communs avec la nouvelle précédente. En 1999, Sully-John se rend à l’enterrement d’un soldat de la même unité que lui. Sur place, il rencontre Dieffenbacker, lieutenant de l’armée. Ensemble, ils vont questionner la bêtise de la guerre et Dieffenbacker va montrer avec véhémence ce  que leur génération a manqué. Au-delà de ces questionnements, Sully-John est hanté par Mama San,  une vietnamienne tuée par Ronnie Malenfant, le camarade enterré en ce jour. Il est ici encore question de regrets, des remords marqués par une jeunesse peu au fait de la politique, et qui, désintéressée, s’est vue envoyée sur le front. Une question encore très brûlante aux Etats-Unis.  Pourtant, à l’inverse de la nouvelle précédente, la rédemption arrive. Sully-John décède dans sa voiture en quittant l’enterrement, porté par Mama San qui le soutient dans la mort. Cette nouvelle offre  finalement une délivrance à la jeunesse des sixties.  

 La construction du recueil permet de voir l’avancement des émotions de la jeunesse de cette  période selon King. L’envie de vivre, de jouer et s’amuser, qui donnera lieu, plus tard, à une mélan colie féroce, obtient désormais sa rédemption. Mais pour autant, l’Atlantide est-elle pour toujours  immergée sous les flots ?  

 La réponse à cette question se trouve dans la choralité de l’ouvrage. Comme j’ai pu rapide ment le mentionner, le livre est un recueil de nouvelles chorales. Au sens où le protagoniste d’une  nouvelle devient le personnage secondaire voire tertiaire de la suivante et inversement. C’est ainsi  que l’on retrouve le personnage de Sully-John en ami d’enfance de Bobby Garfield, dans la pre mière nouvelle du recueil. Ou encore, le personnage de Ronnie Malenfant, dans Chasse-cœurs en  Atlantide comme l’un des meilleurs joueurs au jeu de cartes.  

Pourtant une question se pose : pourquoi ce choix ? Après tout, il n’y a pas besoin d’avoir cette cho ralité pour comprendre la vision de Stephen King sur les sixties et leurs avals. Lorsque l’on s’inté resse à cette idée, on remarque par ailleurs un fil rouge, un personnage présent dans toutes les nou velles, il s’agit de Carol Gerber. Qu’elle soit un personnage secondaire ou simplement citée, elle reste le seul personnage dans ce cas. Malgré cette importance et sa résonance dans le recueil, elle ne  sera jamais un personnage de premier plan dans une seule nouvelle, un choix assez étrange que  d’avoir un personnage central si peu présent. À l’image de la représentation que fait King des an nées 60, toujours au second plan, malgré la présence des mouvements sociaux et de la guerre, ja mais nous ne serons ancrés à proprement parler à l’intérieur ; il semble que l’idée soit identique  pour Carol, elle sera toujours présente en flottement dans les nouvelles. Pour une simple raison se lon moi, elle est la représentation de l’utopie.  

 Dans la première nouvelle : Crapules de bas étage en manteau jaune, Carol est une des  amies de Bobby Garfield et Sully-John. Un personnage rayonnant et intelligent, qui offrira à Bobby  un océan de lumière dans un quotidien bien sombre. Deux jeunes amoureux qui feront leurs pre miers pas affolés au sommet d’une grande roue. Elle sera la confidente de Bobby, son épaule aussi  face à certains doutes, jusqu’à ce que justement elle se fasse briser l’épaule par un certain Willie  Sherman, mais nous y reviendrons.  

 Dans Chasse-cœurs en Atlantide, Carol sera celle qui fera sortir Pete (le protagoniste) du  chasse-cœur. Qui lui fera comprendre l’importance des manifestations, de la bêtise de jouer jusqu’à  voir ses notes baisser et rejoindre le front au Viêt Nam, jusqu’à ce que Pete devienne à son tour ac tiviste à la fin de la nouvelle. Mais là encore tout ne se termine pas bien pour Carol Gerber, elle dé cède dans un incendie lors d’une manifestation. Comme nous l’avons vu, c’est à la fin de cette nou velle que l’utopie prend l’eau et que la mélancolie noie le recueil. Carol disparaît et l’utopie avec…   Willie Sherman, protagoniste de Willie l’aveugle, aura donc été celui qui, dans la première  nouvelle, frappait Carol. Un souvenir tout aussi important à ses yeux que les massacres commis au  Viêt Nam. Notamment parce qu’il aura appris la mort de l’activiste lors de l’incendie. Elle était  celle qui justement avait compris les sixties, là où Willie n’avait rien compris. En étant celui qui frappe l’utopie, il devient le personnage le plus triste du recueil, bloqué dans un rôle de composition  ridicule, qui jamais ne le fera sortir de ses regrets.  

 Quant à Pourquoi nous étions au Viêt Nam, Carol Gerber sera présente dans une vision peu  de temps avant le décès de Sully-John. Tout comme Mama San, elle accompagne le protagoniste  vers le chemin de la rédemption, après que Sully-John ait vécu une vie terriblement conflictuelle de  vétéran.  

 Puis vient la toute dernière nouvelle du recueil. Mais avant cela, nous devons revenir à un  autre personnage qui marque lui aussi la choralité de l’ouvrage. Il s’agit de Ted Brautigan, le per sonnage qui crée les incursions dans le fantastique du recueil, et que l’on retrouve dans La Tour  sombre, saga de fantasy de Stephen King. Ted possède des capacités de télépathie et une grande  connaissance qui semblent presque en faire un être omniscient. Le personnage apparaît dans Cra pules de bas étage en manteau jaune, où il deviendra rapidement l’ami de Bobby. Un ami qui offre  un cadeau symbolique au garçon : Sa Majesté des mouches de William Golding, un livre bien plus  intéressant que ceux que Bobby peut lire à son âge selon Ted.  

Le livre de William Golding nous raconte l’histoire d’un groupe d’enfants qui se retrouvent sur une  île de manière accidentelle. Sans la présence des adultes, les enfants vont alors commencer à mettre  en place les systèmes politiques qu’ils connaissent transmis par le monde adulte. Une idée tragique  qui finira dans le sang, avec une grande violence de la part de ce groupe d’enfants. Une pensée qui  rejoint les sixties, la jeunesse souhaite s’émanciper du système politique en place ; tout comme la  violence va faire rage dans cette même période au Viêt Nam. Un cadeau qui donne là encore un appel du pied au lecteur quant à la suite des événements du recueil.  

 Arrive donc la toute dernière nouvelle de l’oeuvre : Ainsi tombent les ombres célestes de la  nuit. On y suit Bobby Garfield qui retourne à Harwich, son village natal, qui se rend à l’enterrement  de Sully-John. Ainsi, la dernière nouvelle a pour protagoniste celui avec qui tout a débuté. La  boucle est bouclée. Bobby se rend avant tout sur place car Ted Brautigan lui a transmis un message  selon lequel Carol Gerber serait là, et c’est tout à fait le cas. Tout deux se retrouvent 49 ans plus  tard. Carol est couverte de cicatrices à l’image de l’utopie manquée, mais son retour résonne  comme un émerveillement. Elle et Bobby vont alors discuter et passer en revue leur jeunesse, les  hauts comme les bas ; d’une certaine manière, revoir la période des sixties avec nostalgie.  

C’est bien de cela dont il est question dans Ainsi tombent les ombres célestes de la nuit, tout n’est  pas que mélancolie. La période aura connu ses moments de beauté, se rappeler tout cela, c’est se  remémorer que la jeunesse est et restera le moteur de l’utopie. Les actes manqués seront légion tout  comme les réussites. Mais laissons désormais l’avenir être l’espace utopique que souhaite la jeunesse.  

 Stephen King via Hearts in Atlantis, dans son titre original, évoque l’utopie que représente  la jeunesse. Celle d’autant plus grande qui aura marqué les années 60, que lui même aura vécues.  Une ode à cet âge où tout est possible, l’avenir pavé de mélancolie, de regrets ou de désespoir, ne  doit pas empêcher les cœurs de battre, pour voir un jour peut-être, l’Atlantide.  

17 Juin, Manon Perrin

« Sur l’autoroute déserte qui nous menait tout droit vers l’océan, on allait bon train,  le cœur léger, lorsque dans le sillage d’un camion, soudain, on s’est retrouvées au beau  milieu d’un nuage de plumes. « 1

La voiture glissait sur la route, droit vers notre liberté. Après ce qu’on venait de  faire, on se sentait tellement légères, c’était la fin de nos ennuis, de nos problèmes  d’argent. Ça n’avait pas été facile d’élaborer tout ce plan, ça nous avait pris des  semaines, de l’entrainement, beaucoup de patience et de maitrise de soi. Mais tout  s’était passé merveilleusement bien, personne n’avait été blessé et c’était ça qui  comptait. On avait réussi à sortir de la banque sans aucun problème, la police avait pris  trop de temps avant de comprendre que c’était nous et non pas les otages qui sortaient  à ce moment-là. Mais c’était fini. Personne ne nous connaissait ici, on avait fait exprès  de partir à l’autre bout de la France. Je la regardais, en souriant bêtement. On n’était  pas ce genre de couple qui parle pour ne rien dire, non, nous on se comprenait dans le  silence. On roulait dans le cabriolet que les parents d’Ellie lui avaient offert. Elle l’a  conservé quand ils l’ont rejetée pour son homosexualité et notre relation.  

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Légère comme la plume, Angélique Duchesne

« Sur l’autoroute déserte qui nous menait tout droit vers l’océan, on allait bon  train, le cœur léger, lorsque dans le sillage d’un camion, soudain, on s’est retrouvé  au beau milieu d’un nuage de plumes. » 1

Les cons ! Ҫa leur ira bien de parler pour ne rien dire quand il y aura des  morts à cause de leur manifestation pacifiste ! La seule semaine où on a pu poser  des vacances, et nous voilà pris dans les embouteillages de ce jeudi noir.  

Putain de grève des livreurs de literie !


1 D’après la nouvelle de Joël Egloff, « Voyage organisé », in Libellule (Ed Buchet Chastel 2012)